Les gauches et les élections communales au Luxembourg

Publié le par Longwy54

Accent aigu. Paru le 10/11/2011 dans kulturissimo Luxembourg

Les gauches et les élections communales

Communes: îlots de résistance?

Les élections communales auraient pu être l'occasion de propager un socle de résistance citoyenne...

 

Robert Mertzîg

 

La dimension territoriale, géopolitique, d'une commune, enchâssée dans la structuration de l'État capitaliste bourgeois, ainsi que ses domaines d'action et de pouvoir décisionnel font qu'une orientation politique au niveau communal reste par définition restreinte.

En apparence cependant une majorité dans un conseil communal semble gérer une multitude d'aspects essentiels de la vie quotidienne du citoyen: transports, enseignements, eau, électricité, logements, aménagement du territoire et de l'espace public, taxation des entreprises et des particuliers, etc. En réalité les marges de manœuvre sont étroites et fermement bridées dans le cadre de l'État dans son ensemble, des lois et des règlements. Et par la rage des privatisations générée par le néo-libéralisme et ses fidèles godillots au sein des institutions établies.

Business as usual

Alors qu'en pleine crise systémique du capitalisme les élections communales auraient pu être l'occasion pour propager un socle de résistance citoyenne et de militer pour un laboratoire d'une démocratie de base qualitativement différente des institutions établies, elles se sont enlisées dans le Business as usual". La droite classique conservatrice assure; la droite libérale (PD-DP), parti de notables et de petit-bourgeois cossus, a quelques succès autour de personnalités au verbiage people, démontrant la dépolitisation américanisée du paysage politique au Luxembourg. Business as usual.

Les commentateurs habituels glosent évidemment sur la vague verte. Celle-ci s'inscrit dans une tendance générale au niveau européen et démontre une certaine prise de conscience par de larges secteurs de la gravité de la crise écologique. Sauf que le parti Déi Gréng, à l'instar de ses partis frères, est bien inapte à combattre et encore moins à résoudre cette crise, qui nécessite une orientation vers des changements qualitatifs du système économique et politique, institutionnel et social.

Au niveau communal, participant à des coalitions tous azimuts, très souvent avec la droite, il a fait la preuve de cette incapacité. Ses dirigeants sont des fidèles aficionados du système établi. L'opulence carriériste y côtoie l'anorexie du programme, une fois ce dernier décanté de ses platitudes, généralités, redites et lieux communs. Politique politicienne. Business as usual.

Les gauches

Les effets de la recherche effrénée et exclusive du profit et/ou de la crise du capitalisme mondialisé atteignent de plus en plus le petit Luxembourg (attaques contre les salaires et les droits des travailleurs, chômage, sites de Schifflange et de Rodange, Dexia...). Les gauches semblent engranger quelques éveils révélateurs à cette question sociale. A gauche du POSL, les élus passent de 1 à 10. Même en tenant compte du caractère amortissant d'élections purement communales le défi est énorme. Les orientations diversifiées des gauches diverses ne peuvent donc échapper à une auscultation critique.

La social-démocratie, elle, confirme son orientation sociale-libérale et pro-capita-liste, et sert fidèlement l'État et ses institutions. Au niveau international comme au niveau local elle est devenue un rouage essentiel de fonctionnement de ces dernières et elle constitue souvent la pointe avancée des contre-réformes du capitalisme mondialisé. Elle commence à perdre quelques plumes entre autres au profit des gauches.

 

Pour ceux qui ont compris la nécessité d'une transformation radicale de la société, d'une alternative globale contre le capitalisme mondialisé, aussi bien au niveau national, international que local, ce sont surtout les évolutions des deux parties à gauche de la social-démocratie, à savoir le PCL-KPL et Déi Lénk qui intéressent. Les résultats électoraux communaux n'en reflètent qu'une partie, mais permettent quelques appréciations.

Le parti communiste, devenu un pur parti néostalinien bonsaï, semble célébrer comme de grandes victoires 3 nouveaux élus. Flanqué d'une direction politique inénarrable, glauque et ultra-sectaire - fournissant d'ailleurs au moins 2 des 3 conseillers -, ce parti fait surtout dans l'auto-affirmation, la propagande pro-domo et les ritournelles idéologiques. S'ils avancent quelques revendications minimales parfaitement correctes, ces dernières ne sont nulle part liées à ne serait-ce qu'un début de projet auto-émancipateur des salariés; au contraire, c'est le patriotisme partiaire qui prime tout. L'idéologie de ce parti, depuis longtemps basée sur les falsifications historiques et sur une conception essentiellement conspirationniste des événements passés et présents, a autant de rapport avec la théorie et la méthodologie marxistes que l'astrologie n'en a avec l'astronomie. Orphelin de références concrètes, le stalinisme est en crise profonde et irrémédiable, même si celle-ci se manifeste au niveau électoral en forme de montagnes russes, parfois.

 

Si, dans un autre ordre d'idées, on ne peut que se réjouir des résultats limités de la droite populiste (ADR), la vraie bonne nouvelle se lit sans doute dans les bons scores des listes de Déi Lénk. Comme dans bien d'autres pays, la gauche dite alternative progresse, modestement il est vrai. Ce parti se distingue aussi par la mise en avant de propositions de participations citoyennes au contrôle des activités communales pendant des assemblées régulières ad hoc, ce qui a un goût de ,"démocratie participative" -concept théorisé dès 1988 sur base de l'expérience de la municipalité brésilienne de Porto Alegre, berceau du mouvement altermondialiste. S'y ajoutent aussi une kyrielle souvent détaillée de revendications pour la gestion communale qui ont une charge antilibérale certaine. Il n'en demeure pas moins que dans le premier cas il s'agit de propositions à but purement consultatif, déconnectées des éventuelles luttes sociales et que dans le second les revendications sont de nature purement gestionnaires, déconnectées d'une stratégie de prise de conscience anticapitaliste. L'électoralisme gestionnaire de ce parti est patent et parfois même effrayant, au vu des vraies exigences que la situation sociale et politique requiert. Un programme d'apparence radicale pour les élections tous les 5 ou 6 ans ne remplace pas un programme principiel de parti fondé sur la lutte des classes et une stratégie anticapitaliste subséquente ainsi qu'une activité militante permanente là où peuvent se construire de nouveaux rapports de force, à savoir essentiellement hors des périodes électorales. Au pire, on risque de châtrer de vraies revendications anticapitalistes en en faisant des propositions de loi parlementaires au lieu de les propager systématiquement dans les syndicats et les mouvements de masse.

Une orientation anticapitaliste authentique doit s'articuler à tous les niveaux et dans tous les programmes avec une logique intrinsèque de rupture avec le capitalisme notamment autour de deux axes généraux: Le premier concerne l'appropriation sociale des principaux moyens de production afin de rompre, non avec le marché en général, mais avec sa domination. Le second porte sur la démocratie et relève le défi d'une autre articulation des rouages démocratiques, basés sur l'autogestion et le contrôle des salariés aussi bien au niveau territorial que social (sur les lieux de production), en brisant la séparation de la citoyenneté politique et de l'existence sociale. Le premier est décisif car, dans la conjoncture actuelle, se structurent autour de lui des clivages décisifs à gauche en ce qui concerne le "dépassement" du capitalisme et la bataille pour une société prenant en compte les besoins sociaux, écologiques, etc.

Et plus généralement, parce qu'une simple logique de démocratie politique, sans incursion dans les rapports de propriété, ne débouche pas naturellement" sur une dynamique de transformation sociale

Lieux de résistances ?

Historiquement les villes furent souvent des lieux géopolitiques de "fixation" de classes. Ainsi au Moyen-âge les Hansestàdte en Europe du Nord, où évolua la bourgeoisie naissante. Elles ne se sont vraiment constituées en sujet politique qu'à partir du XVIe siècle (dans le cadre du paradigme émergent de la modernité), au moment où elles s'inséraient dans l'État territorial souverain. Plus tard elles furent parfois des théâtres de luttes de classes hautement symboliques, telles que la commune révolutionnaire d'août 1792 à Paris, la Commune de Paris de 1871 ou celle de Barcelone de juillet 1937. C'est aussi au niveau des communes que dans beaucoup de pays fut brisé pour la première fois le vote censitaire pour l'élargir aux travailleurs et à la population toute entière. Ce fut donc un espace de démocratie locale, où le bien commun et communautaire pouvait être élaboré et organisé, où l'espace et le temps s'urbanisaient. Il y eut même, au sein du mouvement ouvrier international, une tendance "communaliste" -au début du siècle dernier- considérant que la commune pourrait être un moyen administratif permettant de gérer les problèmes de la cité, en y recensant les besoins et de trouver par une association autogestionnaire et par le mandatement impératif, les moyens pour y répondre. Ce moyen se voulait révolutionnaire par le fait qu'il existe au sein du système capitaliste, et serait le moyen permettant de faire la transition révolutionnaire afin d'arriver à une société communiste libertaire. Dans cette idée les communes pourraient être des sortes de phalanstères socialistes au sein même de l'État bourgeois. On retrouve de très faibles échos de cette illusion dans certains aspects des propositions d'une partie de la gauche soit en opposant la gestion communale à celle de l'État, soit, plus positivement, d'essayer d'introduire au niveau communal des éléments de démocratie participative, différente du parlementarisme pur jus, manifestement en décadence.

Toute l'histoire du XXe siècle nous a montré que si la construction d'une société non-capitaliste peut bien commencer dans un seul pays, son achèvement n'est possible qu'au niveau international ou alors il aboutit à l'horreur stalinienne et à la bureaucratie d'État contre-révolutionnaire. Ceci est encore plus vrai évidemment au niveau d'une commune. Le socialisme dans une seule ville défie le sens commun. A l'ère du capitalisme triomphant ou à celle du capitalisme mondialisé une stratégie politique axée uniquement sur des possibilités de mesures anticapitalistes durables au seul niveau communal est une pure utopie contre-productive et ignore totalement et la structuration du système capitaliste en général et la nature de l'État dans une société bourgeoise en particulier. Ce dernier ne peut être investi ou changé progressivement. A propos de la Commune de Paris, Marx écrivait: ,,...la prochaine tentative [...] devra consister non plus à faire passer la machine en d'autres mains, mais à la détruire."

L'État n'est pas un "machin" neutre, mais bien le point nodal où se tissent tous les liens de domination, de répression et d'aliénation du pouvoir bourgeois/capitaliste, et ce indépendamment des majorités fluctuantes dans des parlements hors de la sphère réelle des décisions essentielles qui gèrent le système capitaliste tout entier, afin d'optimiser les conditions de reproduction du capital et la loi de la valeur. Et les communes sont un pan de l'État bourgeois.

Les élections communales rendent encore plus difficile la distanciation avec la logique dominante des institutions étatiques que d'autres élections. De la social-démocratie à la gauche alternative, en passant par les néostaliniens ou la plupart des activistes syndicaux ou "mouvementistes" combatifs, tous semblent, au Luxembourg, être encagés dans et piégés par l'acceptation de cette logique.

La grande majorité des citoyens salariés n'acquiert la conscience politique et de contestation durable que par l'action et les mouvements de masse, autonomes par rapport aux institutions du pouvoir. Ce qui devrait aussi exclure qu'une gauche anticapitaliste véritable participe minoritairement à toutes coalitions avec la social-démocratie social-libérale au sein même de ces institutions, seraient-elles communales.

 

Publié dans Ce que je sais

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