Le mot d’ordre des patrons : gagnez moins pour sauver votre job

Publié le par Espiel71 Militante



Suppressions des primes, diminution des RTT, congés sans solde... Pour réduire leurs coûts salariaux sans recourir aux plans sociaux, les entreprises rivalisent désormais d'imagination.

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Lorsque son supérieur lui a demandé de remplacer l’un des coursiers de l’entreprise, François, ingénieur chez Atos Origin, a d’abord cru à une plaisanterie. «Il voulait que je fasse le tour des mairies du Nord pour livrer des ordinateurs !», témoigne-t-il. Mais quand son chef lui a tendu les clés de la camionnette garée dans le parking, il n’a plus ri du tout. Après avoir gelé le salaire de ses consultants et réduit leurs indemnités de déplacement, voilà que le géant de l’informatique leur demande de donner un coup de main pour les livraisons et l’assistance téléphonique, jusqu’ici confiées à des intérimaires. «Encore un coup comme ça et je pars à la concurrence», râle notre ingénieur-livreur.

Pas sûr qu’il trouve mieux ailleurs ! PSA, Air France, Hertz, Ernst & Young, IBM, sans parler des PME comme Poclain Hydraulics, dans l’Oise, ou Soitec, en Isère… Depuis quelques mois, les directions d’entreprises rivalisent d’imagination pour faire fondre en douceur leurs coûts salariaux. Il faut dire qu’avec une production industrielle en baisse de 16% au premier trimestre, des usines qui tournent aux deux tiers de leurs capacités et un PIB en chute de 2,7% cette année, aucun secteur de notre économie n’est épargné par la récession. Et que les sociétés en difficulté n’envisagent aujourd’hui le plan social qu’en dernier ressort. «Elles font même tout pour l’éviter, observe Mathilde Lemoine, chef-économiste de la banque HSBC. C’est une grande nouveauté.»

Nos patrons seraient-ils devenus philanthropes ? Disons plutôt qu’ils ont le sens pratique. D’abord, ils ont appris de leurs erreurs : ceux qui n’avaient pas hésité à couper dans leurs effectifs lors de la crise de 1993 avaient, en effet, fini par le payer très cher. «Ils se sont retrouvés avec une cruelle pénurie de bras lorsque l’activité a redémarré», se rappelle Jean-Claude Merlane, dirigeant d’un groupe de conseil en ressources humaines. «Du coup, ils ont raté des affaires et ont vu leurs frais de ­recrutement exploser.»
Ajoutons que, de nos jours, les plans sociaux coûtent cinq à dix fois plus cher qu’en 1993 et 2000. «On a assisté à une surenchère délirante dans les indemnités exigées par les représentants syndicaux», témoigne Sylvain Niel, avocat en droit social au cabinet Fidal. En la matière, les 50 000 euros (net) de dédommagement par salarié obtenus chez le fabricant de pneus Continental en juin dernier sont devenus la référence : c’est désormais le minimum réclamé, au besoin en prenant les cadres et les machines en otage.

13% d’économies sans licencier

Résultat, pour les grands groupes, le coût total d’un plan social dépasse facilement les 100 millions d’euros. «Pour ceux qui sont au bord du gouffre, c’est un ­cauchemar financier», prévient Emmanuelle Rivez-Domont, avocate chez Jones Day. Fort heureusement pour eux, notre droit et notre organisation du travail se sont considérablement assouplis ces ­dernières années. Si bien qu’ils permettent de compresser les coûts salariaux de 8 à 13% sans avoir à licencier, selon les calculs de ­Sylvain Niel. Inutile de dire que beaucoup d’entreprises se sont engouffrées dans la brèche – y compris celles qui ne souffrent pas de la crise.

 

La première astuce pour éroder la facture consiste à profiter à plein de la réduction du temps de travail. Il y a un an ­encore, les cadres débordés accumulaient des montagnes de RTT qu’ils finissaient par perdre, faute de trouver le temps de les prendre. Comme ces derniers sont maintenant moins occupés, les DRH de PSA, Toyota et de bien d’autres sociétés les obligent à liquider leur stock de jours de repos. Voire à prendre par anticipation leurs congés de 2010, comme chez Michelin ou Arc International. De quoi dégonfler les provisions pour congés et éviter de payer des salariés à se tourner les pouces. «Et puis, ils seront moins nombreux à poser leurs vacances lorsque l’activité reprendra», anticipe déjà le DRH d’un tour-opérateur.
Certains vont plus loin encore. Chez ArcelorMittal et Logica, par exemple, les salariés sont poussés à prendre des congés sans solde. Dans le conseil, on les incite à quitter leur poste six à douze mois pour s’investir dans un projet humanitaire ­partenaire, ou pour aller à la plage. En échange, ils touchent 20 à 30% de leur salaire, avec la garantie théorique de retrouver leur job à leur retour. Une dizaine de salariés d’Ernst & Young sont ainsi partis en congé sabbatique cet été.

A l’inverse, lorsque les entreprises ­frappées par la crise ont besoin que leurs cadres fournissent un coup de collier, par exemple pour démarcher de nouveaux clients, elles n’hésitent pas à leur demander de renoncer à leurs RTT. Sans compensation financière, évidemment. «Cela leur évite d’embaucher», note Jean-Claude Merlane, spécialiste du management.

Deuxième technique de plus en plus prisée pour faire des économies : rogner les rémunérations. Pour leur part variable, c’est simple comme bonjour. D’abord parce que cette dernière, souvent indexée sur les profits, maigrit automatiquement avec le ralentissement de l’activité. Les salariés d’Air France ont ainsi vu leur intéressement fondre de 1 300 à 80 euros entre 2008 et 2009. Ensuite parce que la crise fournit le prétexte idéal pour revoir le mode de calcul du variable. Ainsi la direction d’Orange n’a-t-elle pas hésité à augmenter les seuils à partir desquels certains vendeurs touchent leur prime. «Il leur faut désormais vendre au moins 10% de téléphones et de box ­Internet en plus pour toucher la même somme», grogne ainsi un syndicaliste CFE-CGC du groupe.

Il y a pire. Depuis quelques mois, certaines entreprises, principalement les filiales de groupes américains, taillent carrément à la serpe dans les salaires fixes. «Ce n’est plus un tabou», remarque Jean-Claude Merlane. Chez Hertz France, par exemple, les cadres ont vu leur fiche de paie se rétrécir de 5 à 7,5% entre avril et juin dernier. Ceux de Hewlett-Packard pourraient, de leur côté, subir une érosion de 10% ces prochaines semaines. Quant aux ouvriers de Poclain, ils ont accepté il y a quelques semaines de gagner 20% de moins pour sauver leur entreprise.
En théorie, diminuer le salaire fixe est pourtant bien plus complexe en France qu’aux Etats-Unis, où la pratique est monnaie courante. «Les DRH doivent lancer une négociation collective, obtenir l’accord – nominatif – d’une majorité de salariés et s’engager à ce que la baisse soit ­limitée dans le temps», indique Emmanuelle Rivez-Domont.

N’importe. Pour préparer le terrain, les entreprises commencent par réduire les avantages en nature, comme chez Air France, Michelin ou HP. Elles inondent ensuite l’Intranet de messages sur les mauvais résultats du groupe, avant de lâcher leur bombe sur la tête des employés : seule la baisse des salaires pourra éviter les licenciements. «La plupart finissent par accepter», témoigne Emmanuelle Rivez-Domont.

Et lorsque ces serrages de boulons ne suffisent pas, il reste une dernière option aux patrons sous pression : le chômage partiel. Autrefois réservé à quelques pans de l’industrie, il est désormais autorisé dans tous les secteurs à une large échelle (jusqu’à 800 heures par an, et même 1 000 dans le textile et l’automobile). Mieux, depuis avril, l’indemnisation des salariés est passée de 60 à 75% du salaire brut, dont une fraction (3,84 euros de l’heure) payée par l’Etat. Du coup, PSA, Renault et bien des sous-traitants en ont profité pour ­passer une partie de leurs équipes en chômage partiel. En échange, ils ont dû s’engager à ne pas licencier en 2009.

Le chômage partiel a explosé
Faut-il se réjouir du succès de cette formule ? Oui, car, pour l’instant, elle permet de limiter l’envolée du chômage et, donc, de soutenir la consommation des ménages. Mais de nombreux économistes, à commencer par le Prix Nobel Paul Krugman, s’inquiètent déjà des conséquences à long terme du développement du chômage partiel. «Les sociétés n’en usent pas comme elles le devraient», analyse Oana Calavrezo, du Centre d’études de l’emploi. De fait, conçu pour aider les entreprises qui traversent une mauvaise passe, ce dispositif est souvent mis en œuvre pour combattre des difficultés structurelles. «C’est flagrant dans l’automobile et le textile en particulier, où le chômage partiel ne fait que retarder les restructurations inévitables», remarque Oana ­Calavrezo. Selon elle, «les groupes condamnés fermeront de toute façon, malgré les injections d’argent public».

 


Or ces dernières sont loin d’être symboliques. L’an dernier, la facture pour l’Etat de ce seul dispositif s’est élevée à 50,5 millions d’euros et elle devrait au moins doubler en 2009. A quoi il faut ajouter le coût exorbitant des exonérations de cotisations patronales, qui contribueront à creuser un peu plus le déficit du régime général de Sécurité sociale. «On n’avait pas besoin de ça», s’énerve Jean-Luc Outin, économiste au CNRS.
Les spécialistes redoutent aussi que les gels et les baisses de salaires, qui devraient perdurer au bas mot jusqu’à la fin 2012 dans la plupart des pays, finissent par plomber la consommation et, donc, par freiner la reprise. «C’est ce qui s’est passé au Japon dans les années 1990, et ça ne lui a pas porté chance», assène Paul Krugman. Le salaire moyen nippon a en effet baissé de plus de 5% entre 1998 et 2003, plongeant l’archipel dans un marasme dont il n’est pas encore sorti.
De quoi donner des arguments aux ­organisations syndicales qui refusent aujourd’hui toute forme de sacrifice.

Publié dans Ce que je sais

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