L’EPR finlandais, le cauchemar d’Areva

Publié le par Espiel71 Militante

Cette centrale nouvelle génération vendue aux Finlandais devait être le fleuron de notre industrie nucléaire. Mais les retards et les malfaçons s'accumulent...







Sur la presqu’île d’Eurajoki, à l’ouest de la Finlande, Tuljia Vastamaki, la patronne du restaurant local, a trouvé mieux que la TVA à 5,5% pour remplir son établissement. Son bienfaiteur s’appelle Areva. Les cadres du géant français du nucléaire, qui travaillent sur le chantier tout proche de la centrale d’Olkiluoto, n’ont en effet d’autre choix que de fréquenter sa table, la seule correcte dans le coin. Alors, quand madame Vastamaki a appris que la fin des travaux, annoncée pour 2009, était repoussée à 2012, elle a sauté de joie. «J’ai encore du boulot pour trois ans!»

Areva aussi. Mais, pour notre champion de l’atome, c’est tout sauf une bonne nouvelle. Depuis que le groupe a démarré la construction, il y a quatre ans, de ce réacteur nouvelle génération (EPR), il vit un véritable enfer. Les malfaçons en série et les nombreux soupçons qui pèsent sur la sécurité du site ont pulvérisé le calendrier initial. Conséquence : le chantier devrait coûter au total 4,5 milliards d’euros au lieu des 3 milliards prévus. Un nuage noir pour Anne Lauvergeon, la patronne d’Areva, qui n’avait pas besoin de cela : l’an dernier, le bénéfice de son groupe a chuté de 43%.

En cette froide journée de décembre 2003, l’ancienne conseillère diplomatique de François Mitterrand n’avait pourtant pas le triomphe modeste. L’électricien finlandais privé TVO venait de préférer l’offre d’Areva et de son partenaire Siemens à celles des Russes (Minatom) et des Américains (General Electric). Dix-sept ans après Tchernobyl, l’ancien Framatome décrochait ainsi la première commande de réacteur nucléaire nouvelle génération dans le monde. Cet EPR (European Pressurized Reactor) se voulait plus propre et plus productif que les réacteurs traditionnels. A l’époque, quelques voix s’étaient élevées pour s’inquiéter des termes du deal : une livraison clés en main en quatre ans et pour 3 milliards d’euros. Soit un délai bien court et un prix d’ami pour une technologie inédite. Mais, dans l’ivresse des bulles de champagne, ces Cassandre n’ont pas été entendues.

Elles avaient pourtant raison. Pour tenir leur promesse, le groupe français et ses sous-traitants ont pris des risques énormes. Sur la main-d’œuvre, d’abord. Au lieu d’embaucher des ouvriers locaux qualifiés à 25 euros de l’heure, ils ont fait venir un millier de Polonais qui se contentaient de la moitié. Problème : ces OS, qui représentent un tiers des effectifs, avaient surtout manié le chalumeau sur les bateaux de pêche de Gdansk. Sur la route qui mène à la centrale, leurs baraquements font peine à voir. Quant à leur couverture sociale, elle est bien fragile. En septembre dernier, certains ont même découvert que leur employeur, une société d’intérim britannique, les privait de Sécu en versant leurs cotisations sur un compte chypriote.

L’autre erreur d’Areva est de ne pas avoir respecté la procédure finlandaise, très stricte : les travaux ne peuvent commencer qu’une fois validés par l’autorité de sûreté nucléaire, la Stuk. Les Français, sûrs de leur technologie, pensaient que ce contrôle prendrait deux mois au maximum. Pas de chance : pour certaines parties de l’ouvrage particulièrement complexes, la Stuk a mis un an à se prononcer. «Nous n’aurions pas pris tant de temps si Areva avait mieux ficelé son dossier», attaque Petteri Tiippana, le «monsieur EPR» à la Stuk. Mais, pressés par leur calendrier, les ingénieurs d’Areva ont voulu passer en force. Ils ont entamé plusieurs travaux sans attendre, au risque de devoir les recommencer.

Opposés depuis l’origine au projet, les écolos de Greenpeace ont dénombré plus de 1 000 entorses au cahier des charges. L’ONG en rajoute sans doute, mais on peut en citer trois majeures. D’abord, le béton que le groupe avait commandé pour couler le socle soutenant le réacteur était trop poreux. Il a fallu en acheminer un nouveau et stopper les travaux pendant huit semaines. La Stuk a ensuite repéré des microfissures sur les tuyaux du circuit de refroidissement. Là encore, retour au fabricant, et grues à l’arrêt. Enfin, l’autorité a dénoncé le meulage défectueux des soudures du liner, une coque métallique essentielle à la protection du réacteur. «Ils l’ont réparée, mais il n’est pas normal que leurs contrôleurs n’aient rien vu, tempête Petteri Tiippana. Tant que nous n’aurons pas élucidé ce problème, nous ne les laisserons pas installer la coupole du réacteur, fin août, comme prévu.» A Olkiluoto, l’électricien TVO s’est d’ailleurs fait une raison. «Ce dôme, on le posera plutôt à l’automne», estime Erika Heikola, ingénieur sécurité, en montrant du doigt le grand sarcophage qui l’abrite. A une cinquantaine de mètres de là, le réacteur patiente dans son ­immense cage rouge. Il devait être installé début 2007…

A en croire Areva, monter un engin de cette taille en sept ans n’a rien de scandaleux. Le hic ? Les dix derniers chantiers comparables dans le monde se sont tous déroulés en moins de cinq ans, selon une étude récente du Québécois Mycle Schneider, un expert reconnu du secteur. Et à Flamanville, dans la Manche, EDF compte livrer une centrale identique en même temps qu’Areva, alors qu’il est parti deux ans plus tard.

L’électricien pourrait même lui griller la politesse. Car, à Olkiluoto, on doute à présent de la sécurité du contrôle-commande, le cerveau de la centrale : il serait trop imbriqué avec son système de secours. Le risque ? Que le bug de l’un entraîne celui de l’autre. La Stuk a d’ailleurs écrit à Anne Lauvergeon une lettre fustigeant «l’arrogance et le manque de compétences professionnelles» de plusieurs de ses cadres sur place. En réponse, Areva nous a ­assuré avoir fait toutes les clarifications nécessaires. Ce que dément à son tour la Stuk…

 



Le pataquès finlandais ne compromet pas seulement l’avenir des réacteurs high-tech : il plombe aussi les comptes d’Areva. Le groupe et ses sous-traitants doivent en effet payer leurs salariés même si les travaux s’interrompent. Et le doublement du prix des matières premières depuis 2003 a bigrement salé l’addition. En admettant qu’il se termine bien en 2012, le surcoût du chantier serait de 1,5 milliard d’euros. Qui paiera ? Areva et TVO ont entamé une longue procédure d’arbitrage devant la Chambre internationale de commerce, à Paris. Le premier accuse le second d’être responsable des retards et lui réclame 1 milliard d’euros. Un argument léger puisque c’est la Stuk, et non TVO, qui a contraint Areva à revoir sa copie.

Evidemment, l’électricien ne veut pas verser un centime. Il réclame même 1,4 milliard d’euros à Areva. «Pour compenser l’électricité non produite par le réacteur entre 2009 et 2012, nous devons l’importer plus cher de l’étranger, justifie Anneli Nikula, conseillère spéciale du président de TVO. Et puis, nous n’avions pas prévu de détacher 300 ingénieurs sur place jusqu’en 2012.» Au total, Areva pourrait donc perdre 3,1 milliards d’euros dans l’aventure. Une bombe à retardement…

Dans ses comptes, le groupe n’a pas encore prévu le pire. Il n’a provisionné que 2,25 milliards d’euros. Mais, selon une source interne, il pourrait «mettre de côté» 800 millions d’euros supplémentaires, au second semestre. «Nous avons toujours passé des provisions quand il y avait lieu d’en passer», nous a répondu une porte-parole.

Reste que le dérapage finlandais tombe au pire moment. Pour Anne Lauvergeon, d’abord, qui tente actuellement de convaincre de nouveaux investisseurs. Mais aussi pour les caisses de l’Etat. Actionnaire à 87% d’Areva, il a déjà renoncé à la moitié de ses dividendes – 210 millions d’euros en 2008. Et, si le groupe finit l’année dans le rouge du fait de ses déboires en Finlande, le contribuable devra même remettre au pot. Les Français sont de fidèles supporters du nucléaire. Ce serait dommage de les en dégoûter…

 

Publié dans Ce que je sais

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