Un G20 pour tenter de mettre fin aux dérives de la finance, par Anne Michel

Publié le par Espiel71 Militante

Sus aux bonus qui ont mené le monde à la crise ! Haro sur les traders qui continuent de menacer la stabilité financière de la collectivité mondiale ! Du sommet des 24 et 25 septembre à Pittsburgh, les dirigeants du G20 promettent de faire émerger un monde nouveau, "désintoxiqué" de la culture des bonus et de la prise de risques, selon la formule de Christine Lagarde, ministre de l'économie. Un monde où les rémunérations des financiers de Wall Street et de la City de Londres ne seront plus conçues pour encourager les gains rapides sur les marchés. Mais tiendront compte de l'intérêt à long terme des banques. Rien de moins.

S'il n'est pas question d'envisager un plafonnement des primes sur le plan international, comme vient de le déclarer sans détour Barack Obama - que l'on découvre en défenseur assumé du libre marché, peu enclin à un aggiornamento culturel -, des règles pourraient être, en revanche, adoptées afin d'encadrer les rémunérations des ex-"princes de la finance".

Parmi les mesures envisagées, sur lesquelles les Etats planchent "jour et nuit", assure-t-on au ministère des finances - où l'on espère que les signes de reprise de l'économie mondiale n'auront pas raison des bonnes intentions -, figurent l'interdiction des bonus garantis, déresponsabilisants par essence, le paiement d'un tiers des bonus en actions de la banque et le versement de deux tiers des sommes dues en différé, après deux ou trois ans seulement. Il s'agit, en clair, d'avertir les traders qu'ils seront rétribués s'ils ont effectivement fait gagner de l'argent à leur employeur. Dans le cas contraire, si leurs opérations financières se révèlent in fine perdantes, le solde de leurs primes leur sera confisqué.

Sur le papier, ces principes ont de quoi séduire. Et assurer un solide succès d'estime à leurs promoteurs, auprès d'une opinion publique révulsée par les dérives de la finance. Le simple fait de reconnaître que les bonus ont leur part de responsabilité dans les dérèglements du système financier, qu'ils ont poussé les banquiers à prendre des risques excessifs, constitue un progrès. Cependant, il n'est pas sûr que ces principes empêchent les excès de la "finance casino". Loin s'en faut.

Ainsi, fin août, en pleine affaire "BNP Paribas" - où l'on apprenait que la banque, bénéficiaire de fonds publics, prévoyait de verser 1 milliard d'euros à ses traders -, la banque d'affaires américaine Goldman Sachs faisait savoir qu'elle appliquait déjà les futures normes du G20. Goldman Sachs, la championne mondiale de la distribution de bonus, avec 11,6 milliards de dollars de primes mis de côté pour ses traders pour le seul premier semestre de 2009, d'ores et déjà aux normes du G20... De quoi relativiser l'effet disciplinant des nouvelles mesures !

Du côté des banques françaises, le patron de BNP-Paribas, Baudouin Prot, n'était pas sorti du bureau du chef de l'Etat, Nicolas Sarkozy - qui, furieux, l'avait enjoint de faire preuve de décence en cette rentrée difficile -, que, dans son établissement, des responsables de marché prenaient l'initiative personnelle de rassurer leurs équipes de traders. Le directeur général venait de s'engager publiquement à réduire de moitié l'enveloppe de primes promises à 500 millions d'euros ? Effet d'annonce et jeu d'écritures, indiquaient-ils, les bonus dus seraient bel et bien versés. Mais "en différé"... Cette anecdote est loin d'être isolée. Elle reflète l'état d'esprit des banquiers, convaincus, comme le confie un influent président de banque, que "le système sera sécurisé mais (que) les traders continueront à gagner beaucoup, beaucoup d'argent".

Pour de fins connaisseurs de la psychologie des traders, le système de "bonus-malus" à l'étude pourrait même avoir des effets pervers. Comme d'inciter un trader brutalement en perte juste avant de toucher son bonus à prendre des risques extrêmes, en investissant sur des produits financiers très rémunérateurs et très risqués, pour toucher coûte que coûte sa prime. Autant de risques de voir se multiplier des "mini-Kerviel", du nom du trader accusé d'avoir fait perdre 4,9 milliards d'euros à la Société générale, en 2008, après en avoir joué 50 sur les marchés.

En admettant qu'elles contribuent à limiter les dérives dans les grandes banques d'affaires - où les bonus, discrétionnaires, peuvent atteindre plusieurs dizaines de millions de dollars l'an -, ces règles, applicables aux seules banques, ne solutionneraient qu'une partie du problème. Elles pourraient même inciter les traders à quitter l'univers super-régulé des banques, pour rejoindre celui, déréglementé, des fonds spéculatifs.

Dès lors, en marge des bonus, et afin que le G20 ne soit pas un "G vain", pour reprendre l'expression désabusée de Jacques Attali, d'autres pistes doivent être explorées pour mettre fin aux dérives de la finance, fussent-elles plus compliquées à mettre en oeuvre et moins spectaculaires. L'une d'elles, plébiscitée par les économistes, serait de taxer - sous la forme d'exigences en fonds propres accrues - les activités financières purement spéculatives, "parasitaires" et opaques, dépourvues de toute utilité économique. La question des bonus ne doit pas être prise pour ce qu'elle n'est pas : le moyen d'éviter d'autres crises financières.

Publié dans Ce que je sais

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